Jehan Rictus
(Gabriel Randon de Saint-Amand, dit)
(1867-1933)

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A propos de la Pipe cassée
(1926)

« LA PIPE CASSÉE » passe pour être le chef-d’œuvre de VADÉ. Elle l’est, en effet, avec si l’on veut bien les « Lettres de la Grenouillère » idylle délicieuse exprimée dans une langue rauque et roide qui devait être la Langue populaire de l’époque.

« La Pipe cassée » est une sorte d’épopée comique qui met en scène les Forts du Port au Blé et leurs compagnes, légitimes ou non, exerçant elles-mêmes des métiers comme « revendeuses de nippes », « marchandes de fleurs au panier » aux alentours des Halles parisiennes.

On a, grâce à ce Poème en quatre chants, un tableau des mœurs populaires du temps.

Elles paraissent avoir été turbulentes, sensuelles, épaisses, mais franches, et il est impossible en lisant ces scènes de ne pas évoquer les tableaux de Téniers, avec cependant quelque chose d’un peu moins lourd, et qui est spécialement parisien. Je veux parler de la « gouaille ». Car la gouaille est particulière au faubourien et à la faubourienne de Paris.

Sentimental et tendre mais prodigieusement vaniteux (et non orgueilleux), le Parigot pur sang a horreur d’être dupe. Il craint qu’on se moque de lui, qu’on le « fasse marcher », qu’on le « mette en boîte » et il dissimule d’avance et de parti-pris, sous la gouaille, l’immense générosité de son cœur. La gouaille, si mal comprise par les étrangers ou ceux-là qui n’ont pas profondément trempé dans le terroir parisien, la gouaille dis-je, que de nos jours on appelle la « blague », la « gouaille » permet de supporter les pires misères de la vie ; c’est le masque ricanant de l’héroïsme, et c’est en quelque sorte la négation de la souffrance, car le malheur qu’on raille est déjà à moitié paralysé.

On l’a vu dans la dernière guerre. La plupart des mots à la fois épiques et comiques attribués aux « Poilus » furent prononcés par les gars du XXème Corps, corps composé en grande partie, comme chacun le sait, par des parisiens. Car, sans diminuer en rien la tenace bravoure des paysans de France, on peut bien dire qu’ils étaient incapables de trouver la blague spirituelle qui se moquait du danger, qui bafouait même la Mort ; le tour d’esprit des terriens étant infiniment plus grave.

Paris. Ah ! Paris, qui est la ville du monde, où l’on peine, où l’on souffre, où l’on travaille le plus – en ayant l’air de rire.

Si on veut avoir une idée de ce genre d’esprit, de cette terrible bonne humeur, qui agace tellement des esprits chagrins, mais émerveille tant ceux qui en saisissent les nuances, il faut aller passer une soirée dans un Café-Concert de quartier. Là, par l’intermédiaire de comiques souvent très fins, on verra impitoyablement ridiculiser l’Amour : à la grande joie du public qui s’esclaffera aux traits les plus cruels dirigés contre l’exagération du sentiment. Mais deux minutes après, ce même public sera ému aux larmes par une romance amoureuse, plus ou moins bien écrite, mais qui lui paraîtra sincère.

Dans La Pipe Cassée, Vadé a très bien saisi cette double nuance du caractère parisien. Les héros, mûs par l’amour-propre, s’enflamment s’injurient pour un rien, un mot mal compris, mal interprété. C’est le drame. Mais un rien également, une intervention heureuse, un mot de « gouaille » apaise la querelle et on se réconcilie, sans rancune ni arrière-pensée : prêts toutefois à reprendre feu à la plus prochaine occasion, à la plus petite atteinte à la vanité. Ce qui me semble plus particulièrement amusant dans la Pipe Cassée et de plus spécialement bien noté dans le populaire, c’est ce qui découle d’une blessure d’amour-propre et ce qu’il faut bien appeler par son nom : c’est « l’Engueulade ».

J’en demande bien pardon aux lecteurs, mais « l’engueulade » à mon avis est une forme du lyrisme. J’en atteste l’Illiade et aussi les Prophètes hébraïques, qui, tout bien considéré, n’ont fait que prononcer contre leurs ennemis, de souveraines « engueulades », et ces engueulades-là pour belles qu’elles fussent, n’avaient pas la verve, la gaieté puissante, le pittoresques des expressions et images, la colère en surface, la « gouaille » satirique du parler populaire et parisien.
                « Il n’est bon bec que de Paris »
A dit Villon dans une de ses ballades immortelles.

Qui ne se souvient, avant le règne de l’automobile, des splendides « engueulades » entre cochers de fiacres parisiens ? C’était devenu proverbial, et le Théâtre, la Revue ou le Vaudeville s’en étaient souvent emparés

Le machinisme détruit tout pittoresque. De même que le chemin de fer a tué la vieille chanson populaire faite pour accompagner le pas rythmé des compagnons sur la route, de même le taxi, le camion, la voiturette automobiles ont tué l’humoristique « engueulade » populaire entre cochers, charretiers, livreurs, attelés à leurs voitures à bras quand il y avait des encombrements. L’« engueulade » cependant n’est pas morte. Elle s’est réfugiée notamment au Palais-Bourbon lors des séances passionnées. Mais l’Officiel n’en tient jamais compte et à l’en croire, ces Messieurs nos Représentants n’emploient que des termes choisis et « parlementaires ».

L’« engueulade » règne également dans les réunions publiques, mais c’est le fait de l’exécrable politique, comme à la Chambre, et elle demeure sans joie, et semble simplement haineuse.

Maintenant, « l’engueulade », la vraie, l’engueulade populaire, existe encore. Notamment chez les marchandes de quatre saisons.

Depuis justement Vadé, on l’a traditionnellement attribuée aux harengères, aux marchandes de poissons des Halles (de-là sans doute l’épithète de « poissarde »). Avec les marchandes au panier et les marchandes à petites voitures, elle s’est répandue dans Paris.

Un printemps dernier, je remontais la rue Lepic et longeait la longue ligne de petites voitures qui borde le trottoir droit de cette rue. Il était déjà tard : près d’une heure de l’après-midi et il n’y avait plus guère auprès des marchandes que des clientes attardées. Elles passaient, regardaient les légumes sur les voitures et les marchandes n’avaient plus guère la force de vanter leurs marchandises. Une sorte d’accalmie régnait dans la rue, c’était l’heure du déjeuner… Surgit, au coin de la rue Véron, se dirigeant vers les petites voitures, avec un filet à provisions, une femme maigre et âgée qu’au premier coup d’œil il était facile de deviner être une vieille fille, sèche, désagréable, pincée et méticuleuse.

Elle alla vers une voiture couverte d’un monticule de haricots verts, les examina, puis dit un mot que je n’entendis pas et s’éloigna sans rien acheter.

Alors la marchande prit feu, et à pleine voix se mit à gueuller :

« Le bouton, mes haricots, y z’ont le bouton ! Non mais des fois (c’est ainsi que je compris que la vieille fille avait accusé les haricots verts d’avoir une maladie qui s’appelle « le bouton ») des fois, hurlait la marchande, c’est-y pas toi qui l ‘aurait le bouton ? Ohé ! la pucelle fraîche, le bouton c’est toi qui l’as ? est-ce qu’il te démange, ton bouton ? »

Et la signalant à ses collègues, les autres marchandes, qui toutes se mirent aussitôt à glapir :

« Hé dis donc ? Tu sais pas ce qu’elle dit, celle-là ? elle dit qu’mes haricots ont le « bouton ». Demandes-z’y donc si elle le gratte le sien d’bouton ? »

Alors toute la rue, toutes les marchandes, mi-colères, mi-gouailleuses, de crier à la vieille fille rougissante et vexée qui dut s’enfuir sans pouvoir s’approvisionner :

« Le bouton ? Fais-moi voir ton « Bouton », ma cocotte ! Viens ici qu’on te l’arrange ton « bouton ».

Ce fut une bien magnifique « engueulade ». Et quelle verve, quelle joie, quelle rigolade dans toute la rue, gaité énorme qui gagnait les passants.

L’engueulade comporte aussi parfois une riposte ironique et polie. Je me souviens d’un personnage d’allures mi-ouvrières mi-bourgeoises qui injuriait à la terrasse d’un bistrot à l’heure de l’apéritif une hétaïre tranquillement assise devant son verre.

Cet homme furieux et qui cherchait à dire ce qui pouvait le plus blesser cette femme dans son amour-propre lui crachait :

« Ton homme, tu entends, ton homme, c’est une tante que je te dis, une tante…… »

A quoi la prostituée, au lieu de se mettre en colère, répondait sur un ton cérémonieux :

« Non, Monsieur, c’est vous qui avez les fesses mouillées. »

Et cela redoublait la fureur de l’homme.

Dans « La Pipe Cassée », Vadé a noté de ces interjections violentes et spirituelles. Ses héros et héroïnes, comme je l’ai noté au début, s’insultent copieusement, se battent même, mais tout finit par des beuveries et des embrassades.

Il faut croire que ce poème contenait bien des éléments vivants pour qu’il ait survécu jusqu’à nous et qu’il ait sauvé de l’oubli le nom de Vadé.

C’est là une bonne fortune que n’ont pas connu bien des écrivains et poètes, ses contemporains. Ceux-là devaient considérer Vadé et ses productions avec un certain dégoût et pour leur part devaient ne rimer que des « Bouquets à Chloris » ou à « Tircis », dont on n’a plus jamais eu de nouvelles.

Cependant aucune œuvre d’art n’obtient les éléments ou le caractère de la durée si elle n’est pas « humaine » et un tant soit peu pitoyable et fraternelle aux pauvres autres.

Il en sera de même de presque toute la production poétique contemporaine ; je ne crains pas de le dire de l’œuvre des plus illustres poètes de notre temps, voire des poétesses les plus fameuses qui, en alexandrins ou en autres mètres, se seront exclusivement attachés à nous décrire les convulsions de leurs nombrils ou les saccades de leurs petits cœurs de bourgeois et de bourgeoises luxueuses, étriquées et médiocres.

Car s’exprimer dans une langue châtiée mais conventionnelle, n’exclut pas la muflerie ou si l’on veut le répugnant égoïsme.

Il me reste à parler de la forme ou du vocabulaire de « La Pipe Cassée ». Chose singulière, il n’a presque pas varié et est demeuré parfaitement compréhensible.

C’est de la langue populaire parisienne, c’est à dire du français parlé mêlé de termes d’argot (si peu) et truffé de locutions et de tournures populaires. Ce langage date d’hier, à très peu d’expressions près.

Cela malgré l’apport considérable de termes populaires nouveaux que nous ont valu la vapeur, les transports, les armées permanentes, les guerres coloniales, l’électricité, l’avion, tout le formidable remue-ménage du XIXème siècle. Les critiques et pédants ont l’habitude d’assurer que « l’argot change » en quelques années, rendant illisibles des œuvres écrites dans cette langue. En argot peut-être, mais ici, encore une fois, il ne s’agit pas d’argot, mais de langage populaire parlé, d’expressions colorées, que Vadé a soigneusement notées et mêmes écrites « phonétiquement ».

Je crois que ce malheur de devenir incompréhensibles avec le temps arrivera bien plus vite à des œuvres classiques ou qu’on a voulu fixer comme telles. Avant deux cents ans, on ne comprendra peut-être ni Racine, ni Corneille. Bien des mots de leur vocabulaire ont déjà perdu leur sens originel.

Vouloir fixer le langage est un travail de Pénélope… toujours à recommencer… La vie est plus forte que toutes les digues qu’on veut lui opposer.

Je crois que « La Pipe Cassée » appuie cette affirmation, et que le lecteur moderne y prendra autant de plaisir que le contemporain de l’auteur.



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